antigone

Un désir de hauteur s’était fait ressentir deux heures plus tôt. Elle était donc montée sur le toit ne sachant pas si elle voulait ou non en finir avec la vie. Elle avait regardé en bas, avec nonchalance, imaginant son corps éclaté par une chute qu’elle pouvait consciemment se programmer. Mais elle est restée assise, les jambes repliées contre son torse comme un enfant qu’elle tentait maladroitement de consoler.

A présent, la jeune femme regarde la nuit. Le Ciel n’est pas noir, il est bleu. Elle qui a tant lutté dans sa vie, se laisse à présent envelopper par des bras impalpables et pourtant doux et épais. Par dessus les toits que la nuit offre au silence, dans l’éveil de ce qui est, sera, a été, réside un mot que la jeune femme se murmure, lentement, jusqu’à creuser en elle un giron donnant à sa pulsion de vie le droit d’existence. Elle n’a d’espoir qu’en ce mot. Elle n’a de souffle qu’en ce mot et rien ne pourra plus la briser.

Abandon.

Abandon dans le mystère de sa propre vie. Abandon dans le désir de tout comprendre, dans la volonté de contrôler. Bien sûr, trop de nœuds l’avaient enserrés jusqu’ici et il est bien légitime de se poser des questions pour saisir l’origine du trouble. S’engluait à l’origine de sa souffrance la simple interrogation : "qui suis-je " ?

Maintenant, elle l’a compris ; elle n’est plus personne. La jeune femme lâche prise, elle abandonne sa tête et ses croyances, sa tête et ses peurs, sa tête et ses désirs, ses fantasmes, sa tête et ses questions, tous ses inassouvissements.

Elle n’est plus personne. Elle est danse. Beauté que la vie lui reflète assise au sein de la nuit. Sa tête qui lui avait livrée trop de combat roule à présent dans la corniche, roule sur les maisons endormies, roule par delà la ville, sur les plaines et les collines, roule sur les mers, bleues, grises, rouges, noires, mortes, plonge dans les profondeurs océaniques, ressurgit à la cime des volcans, s’élance vers les étoiles, rebondit sur les plus hautes montagnes et roule, roule encore, roule jusqu’à venir se blottir contre son Coeur, entre ses mains.

Elle lâche prise pour n’écouter que le battement de son corps, tout entier, une seule unité contenue dans l’univers. Lentement, sans s’en rendre compte, elle s’est mise à danser. Elle danse, non pas par oubli mais par présence au Monde. Chaque épine de sa vie est une occasion de s’ouvrir à la véritable tendresse, celle que l’on nomme compassion. Tout est abandonné lorsqu’on se laisse pétrir par les mains de la Grâce.

Son corps est devenu tambour faisait résonner les vibrations des ancêtres communs à toute l’humanité, frappé, caressé par les mains de la vie, parcouru par l’électromagnétisme de la Terre, vibrant aux sons insondables du Ciel. L’espace est du temps concentré, condensé et ce sentiment d’unité lui fait contenir tout.

Voici la femme ; antenne ancrée dans les millénaires.